Bienvenue...

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# Posté le mardi 02 décembre 2008 03:48

Modifié le mercredi 02 décembre 2009 17:26

SOMMAIRE...

SOMMAIRE...
* UN BERGER

* NOEL CHEZ LES TROLLS

* LA OU IL Y A L'AMOUR, IL Y A DIEU

* LA LEGENDE DE LA SAUGE

* BABOUCHKA

* LE PUITS DE L'ETOILE

* LA TRES VERIDIQUE LEGENDE DU SAPIN DE NOEL

* L'ENCENS ET LA MYRHE

* LE BOEUF ET L'ANE DE LA CRECHE

* LES PREMIERES ROSES DE NOEL

* ZAIE

* LA LEGENDE DU PETIT AGNEAU GRIS

* LA LEGENDE DE LA ROSE DE NOEL

* LA CRECHE DE TI-BOSSU

* LA LEGENDE DU ROSSIGNOL

# Posté le dimanche 30 novembre 2008 16:12

UN BERGER - Heywood BROUN

UN BERGER - Heywood BROUN
LA milice céleste et l'ange du Seigneur avaient rempli le ciel d'une immense clarté. Mais à présent cette splendeur avait disparu et les bergers et les moutons se tenaient immobiles sous la faible lumière des étoiles. Les hommes étaient saisis de crainte devant les prodiges auxquels ils avaient assisté et, comme les animaux, ils se serraient les uns contre les autres.
- Et maintenant, passons jusqu'à Bethléem, dit le plus âgé des bergers, et voyons de nos propres yeux cet évènement qui est arrivé et que le Seigneur nous a fait connaître.

La ville de David s'étendait au-delà d'une haute colline, assez éloignée, au sommet de laquelle resplendissait une étoile. Les bergers se hâtaient pour partir, mais, comme ils s'éloignaient, voici que l'un d'eux, nommé Amos, demeurait sur place. Il avait sa houlette plantée dans la terre du pré et s'y cramponnait.
- Allons, viens ! s'écria le plus âgé des bergers.
Mais Amos secoua la tête. Ils s'étonnèrent et l'un d'eux s'écria :
- C'était un signe, en vérité. L'ange nous est apparu. Tu as entendu la nouvelle. Il nous a annoncé qu'un Sauveur nous est né.
- J'ai entendu, dit Amos, mais moi je reste ici.
Le plus âgé des bergers revint en arrière jusqu'au petit tertre où se tenait Amos.
- Tu ne comprends donc pas ? dit le vieil homme. Nous avons reçu un signe de Dieu. L'Ange nous a enjoint d'aller adorer le Sauveur qui vient de naître à Bethléem. Dieu a manifesté sa volonté.
- Je ne le sens pas dans mon coeur, répliqua Amos.
Et maintenant voici que le plus âgé des bergers était envahi de colère :
- De tes propres yeux, s'écria-t-il, tu as vu la milice céleste sur ces sombres collines. Et tu as entendu - c'était semblable au tonnerre - le "Gloire à Dieu, au plus haut des Cieux" résonner dans la nuit et venir jusqu'à nous.
Et de nouveau Amos dit :
- Je ne le sens pas dans mon coeur.
Alors un autre berger intervint :
- Ainsi, que les collines soient encore debout et que le ciel ne se soit pas effondré, cela ne suffit pas à Amos. Il lui faut quelque chose qui retentisse plus fortement encore que la voix de Dieu.
Amos s'agrippa plus fermement à sa houlette et répondit :
- Ce qu'il me faut, c'est un murmure.
Ils se mirent à rire, se moquant de lui, et dirent :
- Cette voix, que faudrait-il qu'elle te dise dans ton oreille ?
Il demeura silencieux.
Les bergers se pressaient autour de lui et criaient en se moquant de lui :
- Raconte, que dit le Dieu d'Amos, le petit berger aux cent moutons ?
Brusquement la douceur et l'humilité abandonnaient Amos. Il retira ses deux mains de sa houlette et, les élevant vers le ciel :
- Moi aussi, je suis un dieu, dit Amos d'une voix forte et étrange, et pour mes cent moutons, je suis un sauveur.
Et lorsque la colère des bergers se fut apaisée, Amos montrant ses cent moutons :
- Regardez mon troupeau, dit-il, voyez comme il est effrayé. La peur de l'Ange de lumière et des voix célestes est encore suspendue sur lui. Dieu a fort à faire à Bethléem. Il n'a pas de temps pour cent moutons. Je resterai ici.
Et cela, les bergers sentaient bien que c'était vrai, ils voyaient que les troupeaux étaient dans la terreur, car ils les connaissaient, eux aussi, les moutons.
Et avant de se mettre en marche pour Bethléem vers l'Etoile très brillante, chacun d'eux parla à Amos et lui dit ce qu'il fallait faire pour les différents troupeaux. Et pourtant certains se retournèrent vers Amos pour le tenter, avant d'atteindre le creux sur la route qui mène à la ville de David.
- Il était donc écrit que nous, nous verrions de nouvelles splendeurs au pied du trône de Dieu et que toi, Amos, tu verrais des moutons !
Mais Amos ne prêta pas attention à ce qu'ils disaient. Il pensait en lui-même : un berger de moins cela ne changera rien au trône de Dieu. Du reste il n'avait pas le temps d'être tourmenté par l'idée qu'il ne verrrait pas l'Enfant venu pour sauver le monde. Il y avait beaucoup à faire pour s'occuper des troupeaux et Amos marchait entre les moutons et faisait claquer sa langue, comme il avait l'habitude de faire, et pour ses cent moutons et pour les autres moutons c'était un son plus beau et plus amical que la voix de l'Ange de Lumière. Et voilà que les moutons cessèrent de trembler et se mirent à paître tandis que le soleil apparaissait au-dessus de la colline à l'endroit même ou avait brillé l'Etoile.
- Pour des moutons, se disait Amos en lui-même, les anges sont bien trop brillants. Mieux vaut pour eux un berger.
Avec le matin, les autres bergers revinrent de Bethléem. Ils parlèrent à Amos du nouveau-né couché dans la crèche et lui contèrent comment les Mages s'étaient mêlés aux bergers. Ils lui décrivirent les présents : l'or, l'encens et la myrrhe. Et quand ils eurent fini ils dirent :
- Et toi, as-tu vu des prodiges, ici, dans les champs avec les moutons ?
Amos leur dit :
- Maintenant mes cent moutons sont cent et un moutons et il leur montra un agneau qui était né juste avant l'aube.
- As-tu entendu à ce moment-là une voix forte dans le ciel ? demanda le plus âgé des bergers.
Amos secoua la tête et sourit. Et ce que les bergers virent passer sur son visage leur parut un prodige même dans cette nuit de prodiges.
- Dans mon coeur, dit-il, j'ai entendu un murmure.

# Posté le dimanche 30 novembre 2008 17:38

NOEL CHEZ LES TROLLS - Zachris TOPELIUS

NOEL CHEZ LES TROLLS - Zachris TOPELIUS
LE soir du 24 décembre, la petite maison était toute resplendissante de lumière. Sur la table se dressait déjà un grand arbre de Noël, dont les branches ployaient sous les guirlandes, les étoiles, les bonbons et les pommes rouges. Surexcités, les enfants sursautaient et trépignaient au moindre bruit, quand, enfin, on frappa à la porte, et la Chèvre de Noël entra.
"Bonjour, mes enfants, dit-elle. Est-ce que tout le monde a été sage ?
- Oui ! hurlèrent les enfants.
- Bon. Mais j'ai quelque chose à vous dire. Cette année, j'apporte seulement la moitié des cadeaux de Noël habituels. Enfin, si vous avez été sages, vous aurez tous quelque chose.
- Pourquoi vous n'apportez que la moitié des cadeaux ?
- Eh bien ! voilà. Je viens du grand Nord, et là-haut, j'ai vu tant de pauvres maisons où les petits enfants n'ont pas même un bout de pain pour Noël, que je leur ai laissé la moitié de mes paquets. Est-ce que j'ai bien fait ?
- Oui, oui, c'est très bien comme cela, vous avez eu raison !"

Mais Frederick et Lotta ne disaient rien, car Frederick recevait toujours une vingtaine de cadeaux de Noël et Lotta peut-être trente, et ils trouvaient profondément injuste d'en avoir moitié moins cette année-là.
"Eh bien ! est-ce que j'ai eu raison ?" demanda la Chèvre, pour la seconde fois.
Frederick tourna sur ses talons et répondit d'un air grognon : "En voilà un Noël minable ! Je parie que même chez les Trolls, la fête est moins ratée que la nôtre !"
A son tour, Lotta se mit à bouder. "Alors je n'aurai que quinze cadeaux ? dit-elle d'un ton plaignard. Je parie que même les Trolls ont un Noël moins raté que le nôtre.
- Ah ! vous croyez ça, dit la Chèvre de Noël. Eh bien ! qu'à cela ne tienne. Nous allons nous en assurer tout de suite."

Et elle attrapa Frederick et Lotta chacun par un poignet. Ils eurent beau se débattre, elle les tenait avec des doigts de fer et les entraînait à travers la nuit, aussi vite que le vent. Quand les enfants étourdis parvinrent à retrouver leur souffle, ils étaient dans une grande forêt glacée, et les flocons de neige tourbillonaient si épais et si serrés qu'on ne distinguait même pas les grands sapins tout blancs qui les entouraient. On n'entendait absolument rien, que des hurlements de loups, pas si loin que cela. La Chèvre avait disparu ; sans doute avait-elle encore à visiter beaucoup d'autres petits enfants, infiniment moins égoïstes que Frederick et Lotta.
Les deux enfants se mirent à pleurer et à crier, mais plus ils faisaient de bruit, plus le hurlement des loups semblait se rapprocher.
"Viens, Lotta, dit enfin Frederick. Il faut essayer de trouver une maison où on nous recueille.
- Je crois que je vois une petite lumière, là-bas, entre les arbres.
- Non, non, ce n'est pas une lumière, ce n'est qu'un galçon qui miroite dans l'obscurité.
- Je crois que je vois une grande montagne, là, devant nous. Frederick ! Si c'était la Montagne des Trolls ?
- Tu dis des bêtises. La Montagne des Trolls est au moins à cinq cents kilomètres de chez nous. Mais viens, nous allons essayer de grimper, pour avoir un peu plus de vue si possible."
Aussitôt dit, aussitôt fait. Malgré les amas de neige molle, les arbres tombés et les buissons piquants, les enfants parvinrent au pied de la montagne, et là, ils aperçurent un rais de lumière qui passait sous une petite porte. Il était temps. Les loups étaient si près maintenant que les enfants ne firent ni une ni deux et se dépêchèrent d'entrer.
Et alors ils se rendirent compte qu'ils se trouvaient bel et bien dans la Montagne des Trolls.
Stupéfaits, épouvantés, Frederick et Lotta n'osaient faire un mouvement et restaient tout près de la porte.

Devant eux, s'étendait une grande salle, peuplée de centaines de Trolls et de lutins qui fêtaient Noël à leur manière. Ils étaient tout petits, cinquante centimètres de haut peut-être, avec des visages ridés et grimaçants, et des manières incroyables de sauter et de se démener. Certes, ils n'avaient pas peur du noir, car pour toute illumination, ils s'éclairaient avec des vers luisants gelés et des bouts de bois pourris, vaguement phosphorescents. Quand l'un d'eux voulait faire un vrai feu d'artifice, il caressait un gros chat noir qui se trouvait là, jusqu'à ce que sa fourrure lançât des étincelles, et aussitôt d'autres Trolls protestaient et s'écriaient :
"Arrête, arrête, c'est éblouissant, ça fait mal aux yeux."

Les Trolls, en effet, haïssent la lumière, autant qu'ils haïssent d'être vus par les hommes. Et c'est pourquoi chaque année, à Noël, ils célèbrent une grande fête, parce qu'ils ont remarqué que les jours sont de plus en plus courts et les nuits de plus en plus longues, et chaque année, ils espèrent que la lumière va disparaître pour de bon et la nuit régner à tout jamais sur la terre. Chaque année, ils y croient dur comme fer, ils sont déj) ravis et se mettent à danser dans leur montagne, car ce sont des païens et c'est tout ce qu'ils savent faire pour fêter Noël.
De toute évidence, les Trolls ne souffraient pas du froid. Par cette nuit d'hiver, ils suçaient des glaçons en guise de sucreries, et même prenaient bien garde de souffler dessus avant de les goûter, de peur qu'ils ne soient trop chauds et ne leur brûlent les lèvres. Ils se passaient aussi des assiettes de gâteaux, mais leurs gâteaux, c'étaient des bouts de fougères et des pattes d'araignées.
Près de l'arbre de Noël, fait de cristaux de glace, siégeait Mundus, le roi des Trolls, le roi de la nuit et du péché. A côté de lui était le trône de Caro, la reine des Trolls, et tous deux avaient de longues barbes blanches.
Le roi des Trolls se leva et fit un discours solennel à l'assemblée de ses sujets ; il leur annonça que bientôt, il n'y aurait plus de lumière, que l'ombre et l'obscurité gagneraient toute la terre qui désormais serait gouvernée par les Trolls. Le discours eut beaucoup de succès et tous les Trolls se mirent à acclamer le roi.
"Bravo ! Vive le roi Mundus ! Vivie la reine Caro ! Bravo ! Le péché et la nuit pour toujours ! Hip, hip, hourra !"
Le roi prit la parole et dit :
"Que l'on fasse venir le chef de mes veilleurs, que j'ai envoyé au sommet de la montagne, pour voir s'il reste de la lumière dans le monde."
Le veilleur arriva et dit :
"Sire le roi, grande est votre puissance. La nuit règne partout. Tout est noir !
- Bien, dit le roi. Retourne en haut de la montagne."
Au bout de quelque temps, le roi dit encore :
"Que l'on fasse venir mon veilleur.
- Sire le roi, dit le veilleur, à l'horizon, très loin, j'ai vu une petite lueur, comme une toute petite étoile sortant d'un nuage noir.
- Retourne en haut de la montagne", dit le roi.
Au bout de quelque temps encore, le roi fit revenir le veilleur.
"Sire le roi, dit le veilleur, tout est noir ; le ciel se couvre de nuages gros de neige, et je ne vois plus la petite étoile.
- Bien, dit le roi. Retourne à ton poste, au haut de la montagne."
Pour la quatrième fois, le roi fit revenir le veilleur. Mais voici que le veilleur était tout tremblant et ouvrait des yeux qui n'y croyaient pas.
"Fidèle veilleur, s'écria le roi, pourquoi trembles-tu si fort, et pourquoi tes yeux sont-ils comme aveugles ?
- Sire le roi, dit le veilleur, les nuages se sont dissipés, et une étoile s'est levée, elle monte au firmament, plus grande et plus claire que toutes les autres étoiles. C'est à cause de cette étoile que je tremble et que je n'y vois plus.
- Qu'est-ce que cela veut dire ? cria le roi. La lumière n'est donc pas morte ? La nuit ne règne-t-elle pas pour l'éternité ?"
Silencieux et consternés, les Trolls se regardaient sans mot dire, jusqu'à ce que l'un d'eux intervint tout à coup :
"Sire le roi, là-bas, devant la porte, il y a deux enfants des hommes. Interrogeons-les : peut-être en savent-ils plus long que nous.
- Faites venir ces enfants, " dit le roi.
L'instant d'après Frederick et Lotta étaient traînés devant le trône, plus morts que vifs. La reine vit leur frayeur et dit à l'une de ses Trolls-suivantes :
"Ces pauvres petits ne tiennent pas debout. Donnez-leur donc un peu de sang de libellule et quelques carapaces de cafards, qu'ils mangent, boivent et se restaurent.
- Mangez, buvez, " disaient les suivantes.
Mais, chose curieuse, les enfants n'avaient ni faim ni soif. A ce moment, le roi les regarda et dit :
"Vous êtes en mon pouvoir, et je peux vous changer en corbeaux ou en araignées si tel est mon bon plaisir. Je vous conseille donc de répondre à la question que je vais vous poser. Ecoutez bien. Pourquoi, par la nuit la plus noire de l'année, quand l'obscurité chère aux Trolls s'étend sur le monde et que toute lumière semble s'être éteinte à jamais, pourquoi, tout à coup, voit-on apparaître une étoile, plus belle et plus claire que toutes les autres, et qui menace ma puissance ? Allons, enfants, répondez : que signifie cette étoile ? "
Lotta prit la parole et dit :
"C'est l'étoile de Noël, l'étoile de Bethléem en Judée, qui illumine la terre entière.
- Et pourquoi brille-t-elle si fort ? demanda le roi.
- Parce que cette nuit-là, répondit Frederick, le Sauveur est né, le Sauveur qui est la lumière au milieu des ténèbres. A partir de cette nuit, la lumière grandit et les jours deviennent plus longs."
Le roi se mit à trembler, très fort, sur son trône.
"Et quel est, dit-il, ce maître de la lumière, qui est né aujourd'hui et qui vient pour sauver le monde du péché et de la nuit ? "
Les deux enfants répondirent d'une voix :
"C'est Jésus, le fils de Dieu."
A peine avaient-ils prononcé ces mots qu'ils sentirent la montagne remuer et s'ébranler. Un tourbillon de vent emporta le trône du roi, les Trolls se dissipèrent comme autant de fumées et, sous la clarté de l'étoile, l'arbre de glace se mit à fondre tandis que, très haut, la voix des anges résonnait comme des harpes, chantant la gloire de Dieu et sa miséricorde. N'osant pas lever la tête, les deux enfants se couvrirent le visage de leurs mains...

Quand ils relevèrent les paupières, ils se trouvaient au fond de leur lit. Dans la cheminée, le feu pétillait joyeusement, et la vieille bonne Kajea était là comme tous les matins.
"Allons, debout ! disait-elle. Dépêchez-vous. On va partir pour l'église."
Stupéfaits, Frederick et Lotta se mirent sur leur séant et ouvrirent de grands yeux. Non, la bonne Kajea n'était pas un Troll, elle n'avait pas cinquante centimètres de haut, ne portait pas de longue barbe blanche et ne leur offrait ni sang de libellule, ni carapace de cafard. La table était déjà prête pour le déjeuner, couverte de gâteaux de Noël, et il y avait même du café pour les enfants, chose qui ne leur était permise en aucun autre jour de l'année. Dans la rue, on entendait tinter les grelots des traîneaux, et il y avait de la clarté à toutes les fenêtres, mais les plus belles, c'étaient celles de l'église.
Frederick et Lotta se regardèrent. Ils n'osaient pas raconter à Kajea qu'ils avaient assisté au Noël des Trolls. Si Kajeau avait ri, si elle avait refusé de les croire, en affirmant qu'ils avaient dormi dans leur lit, tout le long de la nuit ? Mieux valait se taire. Ces choses-là sont mystérieuses, personne ne sait au juste à quoi s'en tenir, et dans ces cas-là, le silence est d'or.

De toute façon, il y a une chose que je sais, c'est que tôt ou tard, les méchants enfants finissent chez les Trolls. Là-bas, on leur donne des glaçons, du sang de libellule et des carapaces de cafards au lieu des cadeaux de Noël qu'ils ont méprisé chez eux, car sans même s'en rendre compte, ils sont devenus les sujets du roi du péché et de la nuit. Tant mieux pour eux, dans ce cas, tant mieux pour eux s'ils aperçoivent la clarté de l'étoile qui les sauve.
Frederick et Lotta ne sont pas près d'oublier le Noël des Trolls. Non seulement ils n'avaient pas eu le moindre cadeau de Noël, mais ils étaient tellement honteux, tellement confus, qu'à l'église, ils n'osaient même pas lever les yeux vers l'étoile de Bethléem qui apporte joie et lumière dans les yeux de tous les petits enfants sages. Frederick et Lotta comptenaient tout cela fort bien, mais tout de même ils n'osaient pas lever les yeux ; du moins se promirent-ils de devenir de gentils enfants sages, eux aussi. Ont-ils tenu leur promesse ? Je ne sais pas, mais je l'espère. Quand vous les verrez, vou n'aurez qu'à le leur demander.


Traduit de l'anglais par Mme Anne Marcel

# Posté le lundi 01 décembre 2008 09:05

Modifié le lundi 01 décembre 2008 17:57

Là où il y a l'amour, il y a Dieu - Léon Tolstoï

Là où il y a l'amour, il y a Dieu - Léon Tolstoï
IL y avait dans une ville un savetier appelé Martin Avdiéitch. Il occupait dans un sous-sol une pièce éclairée d'une fenêtre. La fenêtre donnait sur la rue ; on voyait passer le monde, et, bien qu'il n'aperçût que leurs pieds, Martin reconnaissait les gens à leurs bottes.
Il vivait là depuis longtemps, et connaissait beaucoup de monde. Il était rare qu'une paire de bottes ne lui passât pas une fois ou deux entre les mains. Il ressemelait les unes, rapiéçait les autres ; parfois il renouvelait les empeignes. Et souvent il voyait à travers la fenêtre l'oeuvre de ses doigts.
Avdiéitch avait beaucoup d'ouvrage, car il travaillait proprement, fournissait de bonne marchandise, ne surfaisait personne et livrait au jour dit. Et tous l'appréciaient et la besogne ne chômait jamais.
De tout temps, Avdiéitch s'était montré un brave garçon. Mais, en prenant de l'âge, il se mit à songer davantage à son âme et à se rapprocher de Dieu. Alors qu'il travaillait encore chez son patron, sa femme était morte, lui laissant un petit garçon de trois ans.
Ses enfants ne vivaient pas. Les aînés, il les avait tous perdus. Il voulut d'abord envoyer son fils à la campagne, chez sa soeur ; puis il eut pitié et pensa :
- Il lui serait trop dur, à mon Kapitochka, de vivre dans une famille étrangère. Je veux le garder avec moi.
Et Avdiéitch quitta son patron et s'établit à son compte avec son fils. Mais Dieu ne bénit pas Martin dans ses enfants. Comme il commençait à grandir et à aider son père, Kapitochka tomba malade : il dépérit pendant une semaine et mourut.
Avdiéitch ensevelit son enfant et désespéra de tout. Il était si désolé qu'il se prit à murmurer contre Dieu. Il se sentit si malheureux, Martin, qu'il demandait souvent la mort au Seigneur, lui reprochant de ne pas l'avoir pris, lui, un vieillard, à la place de son fils unique et adoré. Il cessa même de fréquenter l'église.

Voici qu'un jour, vers la Pentecôte, arriva chez Avdiéitch un de ses pays, un pèlerin toujours en marche depuis huit ans. Ils causèrent, et Martin se plaignit amèrement de ses malheurs.
- Je n'ai plus même envie de vivre, demande qu'à mourir. C'est tout ce que j'implore de Dieu. Je n'ai maintenant plus d'espérance.
Et le petit vieux lui répondit :
- Ce n'est pas bien de parler ainsi, Martin. Il ne nous appartient pas de juger ce que Dieu a fait, c'est au-dessus de notre intelligence. Dieu seul est juge de ce qu'il fait. Il a décidé que ton fils mourrait, et que toi tu vivrais : c'est que cela vaut mieux ainsi. Et ton désespoir vient de ce que tu veux vivre pour toi, pour ton propre bonheur.
- Et pourquoi vit-on ? demanda Avdiéitch.
Et le vieux dit :
- C'est pour Dieu qu'il faut vivre. C'est lui qui te donne la vie, c'est pour lui que tu dois vivre. Quand tu commenceras à vivre pour lui, tu n'auras plus de chagrin, et tu supporteras tout facilement.
Martin garda un moment le silence. Puis il reprit :
- Comment vivre pour Dieu ? C'est ce que le Christ a révélé. Sais-tu lire ? Achète l'Evangile et lis. Là tu apprendras comment il faut vivre pour Dieu. Là, tu trouveras réponse à tout ce que tu demandes.
Ces paroles allèrent au coeur d'Avdiéitch. Il s'en alla le jour même acheter un Nouveau Testament en gros caractères et se mit à lire.
Il voulait lire seulement pendant les fêtes ; mais, une fois qu'il eut commencé, il se sentit dans l'âme un tel apaisement qu'il prit l'habitude de parcourir tous les jours quelques pages. Parfois, il s'oubliait si bien dans sa lecture, que tout le pétrole de sa lampe était consumé, sans qu'il pût s'arracher au livre saint.
Il lisait ainsi chaque soir. Et plus il lisait, plus il comprenait clairement ce que Dieu lui voulait, et comment il faut vivre pour Dieu ; de plus en plus la joie pénétrait dans son coeur.
Naguère, avant de se coucher, il lui arrivant de soupirer, de gémir en évoquant le souvenir de Kapitochka. Maintenant, il se contentait de dire : - Gloire à Toi ! Gloire à Toi ! Seigneur. C'est Ta volonté.

# Posté le mardi 02 décembre 2008 04:05

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Depuis ce temps, la vie d'Avdiéitch changea du tout au tout. Il lui arrivait auparavant, les jours de fête, d'enter au traktir boire du thé ; et il ne se refusait pas non plus à un verre de vodka. Il se laissait aller à boire avec un ami, non pas ivre mais un peu gai, à dire des folies, à héler et injurier les passants.
Mais tout cela était loin. Sa vie s'écoulait maintenant paisible et heureuse. Il se mettait à l'ouvrage dès l'aube, accomplissait sa tâche, décrochait sa lampe, la posait sur la table, retirait son livre du rayon, l'ouvrait et lisait. Et plus il lisait, plus il comprenait, et plus sereine était son âme.
Il lui arriva une fois de lir plus que de coutume. Il en était alors à l'Evangile selon saint Luc. Il lut, au chapitre VI, les versets suivants :
"A celui qui te frappe à une joue, présente-lui aussitôt l'autre ; et si quelqu'un t'ôte ton manteaun ne l'empêche point de prendre aussi l'habit de dessous.
"Conne à tout homme qui te demande, et si quelqu'un t'ôte ce qui est à toi, ne le redemande pas.
"Et ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le leur aussi de même."
Il lut ensuite les autres versets où le Seigneur dit :
"Mais pourquoi m'appelez-vous : Seigneur, Seigneur, tandis que vous ne faites pas ce que je dis ?
"Je vous montrerai à qui ressemble tout homme qui vient à moi, et qui écoute mes paroles, et qui ne les met pas en pratique ;
"Il est semblable à un homme qui bâtit une maison, et qui ayant enfoui et creusé profondément, en a posé le fondement sur le roc ; et quand il est survenu un débordement d'eaux, le torrent a donné avec violence contre maison, mais il ne l'a pu ébranler parce qu'elle était fondée sur le roc.
"Mais celui qui écoute mes paroles, et qui ne les met pas en pratique, est semblable à un homme qui a bâti sa maison sur la terre sns fondement, contre laquelle le torrent a donné avec violence, et aussitôt elle est tombée, et la ruine de cette maison-là a été grande."
Avdiéitch lut ces paroles,et son coeur fut pénétré de joie. Il ôta ses lunettes, les posa sur le livre, s'accouda sur la table et demeura pensif. Et il compara ses propres actes avec ces paroles, et il se dit :
_ Ma maison est-elle fondée sur le roc ou le sable ? C'est bien si c'est sur le roc. On se sent si léger, lorsqu'on se trove seur et qmue l'on a agi comme Dieu l'ordonne ! Tandis que si l'on se laisse disparaître de Dieu, on peut retomber dans le péché. Je vais tout de même poursuivre ; ceci est très bon. Que Dieu m'assiste !

Après avoir ainsi pensé, il voulut se coucher. Mais cela le peinait trop de s'arracher à son livre. Et il se mit encore à lire le septième chapitre. Il lut l'histoire du centenier et du fils de la veuve ; il lut la réponse de Jésus aux disciples de saint Jean. Il arriva au passage où le riche Pharisien convia chez lui le Seigneur ; il lut comment la pécheresse lui oignit les pieds et les lava avec ses larmes, et comment il lui remit ses péchés. Puis il en vint au verset 44, et il lut :
"Alors, se tournant vers la femme,il dit à Simon : Vois-tu cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m'as point donné d'eau pour les pieds ; mais elle a arrosé mes pieds de ses larmes, et les a essuyées avec ses cheveux.
"Tu ne m'as point donné de baiser ; mais elle, depuis qu'elle est entrée, n'a cessé de me baiser les pieds.
"Tu n'as point oint ma tête d'huile ; mais elle a oint mes pieds d'huile odoriférante."
Il lut ce verset et pensa :
-Tu ne m'as point donné d'eau pour les pieds, tu ne m'as point donné de baiser, tu n'as point oint ma tête d'huile."
Et Avdiétitch ôta de nouveau ses lunettes, posa son livre et se reprit à réfléchir.
'Sans doute il était comme moi, ce Pharisien. Moi aussi, j'ai songé uniquement à moi : pourvu que je busse du thé, que j'eusse chaud, que je ne manquasse de rien, je ne pensais guère au convié, quel est-il ?
"Le Seigneur lui-même !... S'il était venu chez moi, aurais-je donc agi de la sorte ?"

Et Avdiéitch s'accoudant sur ses deux mains, s'endormit sans s'en apercevoir.
- Martin ! fit tout à coup une voix à son oreille.
Martin se réveilla en sursaut de son assoupissement.
- Qui est là ?
Il se retourna, regarda vers la porte : personne.
Il se rendormit.
Soudain, il entendit bien distinctement ces paroles :
- Martin ! Eh ! Martin ! Regarde demain dans la rue. Je viendrai te voir.
Avdiéitch revint à lui, se leva de sa chaise et se frotta les yeux. Et il ne savait pas lui-même si c'était en rêve ou en réalité qu'il avait ouï ces paroles.
Il éteignit sa lampe et se coucha.

Le lendemain, avant l'aurore, il se leva, fit sa prière à Dieu, alluma son poêle, y mit à cuire du stchi, de la choucroute, du kacha, fit bouillir son samovar, passa son tablier, s'assit près de la fenêtre pour travailler.
Et tout en travaillant, il songeait à ce qui lui était arrivé la veille ; et il ne savait que penser. Il lui semblait, tantôt qu'on avait réellement parlé.
Ce sont des choses qui arrivent, se dit-il.
Martin restait ainsi à travailler et à regarder par la fenêtre, et, quand passait quelqu'un dans des bottes qu'il ne connaissait pas, il se courbait pour voir, à travers la fenêtre, non seulement les pieds, mais encore le visage.
Un dvornik passa, dans des valenki neuves, puis le porteur d'eau, puis un vieux soldat du temps de Nikolaï, chaussé de vieilles valenki déjà ressemelées et armé d'une longue pelle.
Il s'appelait Stépanitch, et il vivait chez un marchand du voisinage qui l'avait recueilli par charité. Il était chargé d'aider les dvorniks.
Le vieux soldat se mit à déblayer la neige devant la fenêtre d'Avdiéitch. Celui-ci le regarda et reprit sa besogne.
- Je suis, sans doute, bien sot de guetter ainsi, pensait Avdiétitch en se raillant lui-même... C'est Stépanitch qui déblaye la neige, et moi je crois que c'est le Christ qui vient me voir. Je divague, vieille cruche que je suis.
Pourtant, après dix autres aiguillées, il regarda de nouveau par la fenêtre ; et il vit Stépanitch qui, ayant appuyé sa pelle contre le mur, se reposait et se réchauffait.
- Il est vieux, ce bonhomme-là, se disait Avdiéitch. On voit qu'il n'a même plus la force de déblayer la neige ; il faudrait peut-être lui donner du thé, j'ai justement mon samovar qui va s'éteindre.
Il piqua son alène dans l'établi, se leva, posa le samovar sur la table, versa de l'eau dans la théière et frappa à la fenêtre. Stépanitch se retourna et s'approcha. Le savetier lui fit signe et alla ouvrir la porte.
- Viens donc te réchauffer, dit-il, tu dois avoir froid.
- Que le christ nous sauve ! Oui, c'est vrai, les os me font mal, répondit Stépanitch.
Le vieux entra, secoua la neige de ses pieds, les essuya de peur de salir le parquet et vacilla sur ses jambes.
- Ne te donne pas la peine d'essuyer tes pieds, je nettoierai cela ; cela ne fait rien, viens donc t'asseoir, dit Avdiéitch, prends donc un peu de thé.
Il remplit deux verres, et en poussa un vers son hôte ; lui-même il versa le sien dans sa soucoupe et se mit à souffler dessus. Stépanitch but, retourna son verre, posa dessus le restant de sucre et remercia. Mais on voyait qu'il désirait encore.
- Prends-en encore, dit Martin.
Et de nouveau il emplit les deux verres.
Tout en buvant, Avdiéitch regardait à tout moment dans la rue.
- Attends-tu quelqu'un ? interrogea l'ôte.
- Si, j'attends quelqu'un ? J'ai honte de dire qui j'attends. Je ne sais si j'ai ou non raison d'attendre, mais il y a une parole qui m'est allée au coeur... Etait-ce un rêve, ou je ne sais quoi ? Vois-tu mon frère, je lisais hier l'Evangile de notre petit Père le Christ, combien Il souffrit, commen Il marchait sur la terre. Tu en as entendu parler, n'est-ce pas ?
- Oui, j'en ai entendu parler, répondit Stépanitch. Mais nous autres, gens ignorants, nous ne savons pas lire.
- Eh bien ! je lisais donc comment Il marchait sur la terre... J'ai lu, sais-tu, comment Il est venu chez le Pharisien et comment l'autre n'est point allé au-devant de Lui... Je lisais donc, mon frère, hier, justement cela, et je pensais : "Comment pouvait-on ne pas honorer de son mieux notre petit Père le Christ ? Si, par exemple, me disais-je, pareille chose m'arrivait, à moi, comme à un autre, je ne saurais même pas comment L'honorer assez. Et lui, le Pharisien, il ne L'a pas bien accueilli !" Voilà ce que je pensais. Et je m'assoupis. Et quand je fus assoupi, mon frère, je m'entendis appeler par mon nom. Je me lève, et la voix me semble murmurer : - "Attends-moi, qu'on dit, je viendrai demain." Et ainsi deux fois de suite... Eh bien ! me croiras-tu ? cela m'est resté à la tête. J'ai beau me gronder moi-même, je L'attends toujours, Lui, notre petit Père !
Stépanitch hocha la tête sans répondre. Il acheva son verre, le coucha sur la soucoupe ; mais Avdiéitch le releva de nouveau et reversa du thé :
- Prends donc pour ta santé ! Je songe à Lui, notre petit Père, quand Il marchait sur la terre, Il ne rebutait personne, et Il recherchait surtout les humbles. Il venait toujours chez les humbles ; ses disciples, Il les prenait parmi nous autres, des pêcheurs, des artisans comme nous. "Celui qui s'élève sera abaissé, disait-il ; celui qui s'abaisse sera élevé..." Vous m'appelez Seigneur, qu'il dit, et moi, je vous lave les pieds ; celui qui veut être le premier doit être le serviteur des autres... Car, disait-il, "heureux les pauvres d'esprit ; le royaume des cieux leur est ouvert".
Stépanitch avait oublié son thé. C'était un homme vieux et sensible. Il écoutait, et les larmes coulaient le long de ses joues.
- Eh bien ! prends-en encore, lui dit Avdiéitch.
Mais Stépanitch fit le signe de croix, remercia, repoussa le verre et se leva.
- Je te remercie, dit-il, Martin Avdiéitch, de m'avoir traité de la sorte, et de m'avoir satisfait l'âme avec le corps.
- A ton service. A une autre fois. Je suis toujours content qu'on vienne me voir, dit Avdiéitch.
Stépanitch partit. Martin se versa ce qui restait de thé, le but, enleva la vaisselle et vint se rasseoir auprès de la fenêtre à travailler.
Il coud, et, tout en cousant, il regarde par la fenêtre et attend le Christ. Et il ne fait que penser à Lui, et il repasse dans son esprit ce qu'Il a fait, ce qu'Il a dit.
Deux soldats passèrent, l'un dans des bottes d'ordonnance, l'autre dans des bottes à lui, puis un barine en galoches vernies, puis un boulanger avec sa corbeille.

Voici qu'en face de la fenêtre apparut une femme en bas de laine, en souliers de paysanne. Elle dépassa la fenêtre et s'arrêta tout contre le mur. Avdiéitch, se penchant, regarde à travers la vitre. Il voit une femme étrangère, avec un enfant dans les bras, appuyée au mur, et tournant le dos au vent. Elle essayait d'abriter son nourrisson, mais sans y parvenir, car elle n'avait rien pour l'envelopper. Cette femme portait des vêtements d'été en fort mauvais état.
Et Avdiéitch, de derrière sa fenêtre, entendit l'enfant crier et sa mère le consoler, mais sans succès.
Il se leva, ouvrit la porte, sortit et cria dans l'escalier :
- Bonne femme ! Eh ! Bonne femme !
L'étrangère entendit et se tourna vers lui :
- Pourquoi donc rester au froid avec ton enfant ? Viens donc dans ma chambre, tu seras mieux pour le soigner... Par ici ! Par ici !
La femme, toute surprise, voit un vieillard en tablier et en lunettes qui lui fait signe de venir. Elle le suit.
Elle descend l'escalier et pénètre dans la chambre.
- Ici, viens donc ici, lui dit le vieillard. Assieds-toi plus près du poêle. Chauffe-toi et fait téter le petit.
- C'est que je n'ai plus de lait, répondit-elle. Depuis ce matin je n'ai moi-même rien mangé.
Et elle donna cependant le sein à son nourrisson.
Avdiéitch hocha la tête. Il s'approcha de la table, prit du pain, un bol, ouvrit le poêle où cuisait le stchi, sortit un pot de kacha ; mais comme le kacha n'avait pas eu le temps de bouillir, il versa seulement du stchi dans le bol et le posa sur la table. Il coupa du pain, décrocha une serviette et mit le couvert.
- Assieds-toi, qu'il dit ; mange, bonne femme ! Moi je garderai un peu ton enfant. J'ai eu aussi des enfants, moi, et je sais les soigner.
La femme fit le signe de la croix, se mit à table et mangea, tandis que Martin, s'étant assis sur le lit avec l'enfant, lui envoyait des baisers pour le consoler. Comme l'enfant pleurait toujours, Avdiéitch imagina de le menacer avec son doigt, qu'il approchait et éloignait alternativement de ses lèvres, mais sans le lui mettre dans la bouche car ce doigt était noir de poix. Et le petit, regardant fixement le doigt, cessa de crier et se mit même à rire, à la grande joir d'Avdiétich.
Tout en mangeant, l'étrangère racontait qui elle était, d'où elle venait :
- Moi, je suis la femme d'un soldat. Mon mari, on l'a fait partir, voilà déjà huit mois, je n'ai plus eu de ses nouvelles. Je vivais de mon emploi de cuisinière, lorsque j'accouchai ; avec un enfant, on n'a plus voulu me garder, et voilà trois mois que je suis sans place. j'ai voulu me proposer comme nourrice ; on m'a rebutée : "trop maigre !" me dit-on. Alors je me suis rendue chez une marchande où se trouve placée notre petite baba : là, on promit de me prendre. Je pensais que la chose allait se faire tout de suite, mais on m'a dit de revenir l'autre semaine ; et elle demeure bien loin... Je suis exténuée, et j'ai fatigué aussi mon pauvre petit. Heureusement que ma patronne a pitié de nous, et nous laisse, au nom du Christ, dormir chez elle. Autrement je ne saurait que devenir.
Avdiéitch soupira et dit :
- Et tu n'as pas de vêtements chauds ?
- Non. J'ai engagé hier, pour vingt kopecks, mon dernier châle.
La femme s'approcha du lit et prit l'enfant. Avdiéitch se leva, se dirigea vers le mur, chercha, et apporta une vieille poddiovka.
- Prends, qu'il dit : c'est mauvais, mais cela te servira toujours pour envelopper.
L'étrangère regarda la poddiovka, regarda le vieillard, prit la poddiovka et fondit en larmes. Avdiéitch se détourna, non moins ému ; puis il alla vers son lit, retira le petit coffre, l'ouvrit, chercha et vint s'asseoir en face de la femme.
Et la femme dit :
- Que le Christ te sauve, petit grand-père ! C'est Lui sans doute qui m'a conduite devant ta fenêtre. Sans cela, l'enfant aurait pris froid. Quand je suis partie, il faisait chaud, et maintenant, quel froid ! La bonne idée qu'Il t'a inspirée. Lui, notre petit Père, de regarder par la fenêtre et d'avoir pitié de moi !
Avdiéitch sourit :
-C'est Lui, en effet, qui m'a inspiré cette idée, dit-il. Ce n'était point par hasard que je regardais par la fenêtre.
Et il raconta son rêve à la femme comment il avait ouï une voix, et comment le Seigneur lui avait promis de venir chez lui ce jour même.
- Tout peut arriver, repartit la femme, qui se leva, prit la poddiovka, enveloppa son enfant, s'inclina et remercia Avdiéitch.
- Prends, au nom du Christ, dit Avdiéitch en lui glissant dans la main une pièce de vingt kopecks, prends ceci pour dégager le châle.
La femme se signa, Martin se signa aussi, puis il la reconduisit.
Et l'étrangère s'en alla. Après avoir mangé du stchi, Avdiéitch se remit à la besogne. Tout en tirant l'alène, il ne perdait pas la fenêtre de vue ; et chaque fois qu'une ombre se profilait, il levait les yeux pour examiner le passant. Il en passait qu'il connaissait, d'autres qu'il ne connaissait point mais ceux-ci n'avaient rien de remarquable.

Voilà qu'il vit s'arrêter, juste en face de sa fenêtre, une vieille femme, une marchande ambulante, qui tenait à la main un petit panier de pommes ; il n'en restait plus beaucoup, elle avait sans doute vendu les autres. Elle portait sur son dos un sac de menu bois, qu'elle avait dû ramasser dans quelque chantier, et s'en retournait chez elle. Comme le sac lui faisait mal, apparemment, elle voulut le changer d'épaule : elle le posa donc à terre, mit le panier de pommes sur une poutre, et se prit à tasser le bois. Pendant qu'elle était ainsi occupée, un gamin, venu on ne sait d'où, avec une casquette déchirée, déroba une pomme dans le panier et voulut se sauver.
Mais la vieille s'en aperçut. Elle se retourna et saisit le petit par la manche. L'enfant se débattit, mais elle le maintint avec ses deux mains, lui arracha sa casquette, et lui tira les cheveux.
Le gamin hurle, la vieille tempête ; Avdiéitch, sans prendre le temps de piquer son alène, la jette par terre et court à la porte. Même il trébucha dans l'escalier et laissa tomber ses lunettes. Il se précipité dans la rue ; la vieille tirait toujours les cheveux au petit, le tançait d'importance et le menaçait du gorodovoï.
L'enfant se débattait, niait :
- Je n'ai rien pris, disait-il, pourquoi me battre ? Laissez-moi !
Avdiéitch voulut les séparer. Il prit le gamin par la main et dit :
- Laisse-le, babouchka. Pardonne-lui, au nom du Christ.
- Je vais lui pardonner de telle sorte qu'il s'en souviendra jusqu'à la prochaine correction. Je vais le conduire au poste, le vaurien.
Martin supplia la vieille.
- Laisse-le, qu'il dit, babouchka, il ne le fera plus. laisse-le donc, au nom du Christ.
La vieille lâcha prise ; le gamin allait se sauver, mais Avdiéitch le retint.
- Demande à présent pardon à la babouchka, et ne recommence plus à l'avenir : car je t'ai vu prendre la pomme.
Et le petit se mit à pleurer, demanda pardon.
- Voilà qui est bien, et maintenant voici une pomme !
Martin prit dans le panier une pomme qu'il tendit à l'enfant.
- Je vais te la payer, babouchka, continua-t-il en s'adressant à la vieille.
- Tu le gâteras, ce mauvais garnement, fit la vieille. Il fallait le récompenser de telle façon qu'il y pensât toute la semaine.
- Eh ! babouchka ! babouchka ! nous en jugeons ainsi, mais Dieu n'en juge pas ainsi : s'il faut le fouetter pour une pomme, à nous, pour nos péchés, que faudrait-il nous faire ?
La vieille garda le silence.
Et Martin raconta à la vieille la parabole du créancier qui remit sa dette à son débiteur, et du débiteur qui vint pour tuer son bienfaiteur.
La vieille écoutait, le gamin écoutait aussi.
- Dieu nous commande de pardonner, dit Avdiéitch, car autrement, il ne nous sera point pardonné à nous-mêmes... de pardonner à tous, et surtout à ceux qui ne savent ce qu'ils font.
La vieille hocha la tête et soupira :
- Je ne dis pas non, fit-elle. Seulement, les enfants ne sont déjà que trop portés à faire le mal.
- Alors c'est à nous, les vieux, de leur montrer le bien.
- C'est ce que je dis aussi, répliqua la vieille. Moi-même, j'avais sept enfants ; il ne me reste qu'une fille...
Et la vieille se mit à raconter comme elle vivait chez sa fille, et combien elle avait de petits-enfants.
- Tu vois, dit-elle, ma faiblesse ? Et pourtant je travaille. Mes petits-enfants... j'ai pitié d'eux, ils sont si gentils, si empressés à courir à ma rencontre ! Et Aksioutka ! En voilà une qui n'irait avec personne autre que moi ! "Babouchka, qu'elle dit, chère Babouchka !..."
Et la vieille s'attendrit tout à fait.
- Certainement, ce n'est qu'un enfantillage ; que Dieu le garde ! fit la vieille en se tournant vers le gamin.
Mais comme elle allait pour recharger le sac sur ses épaules, le petit accourut en disant :
- Donne, babouchka, je vais te le porter ; c'est sur mon chemin.
La veille hocha la tête et lui donna le sac.
Et ils s'en allèrent tous deux côte à côte ; la vieille avait même oublié de réclamer à Avdiéitch le prix de la pomme. Et Martin, resté seul, les regardait et les écoutait marcher et causer.

Il les suivit des yeux, puis il rentra chez lui, retrouva ses lunettes intactes dans l'escalier, ramassa son alène et se remit à l'ouvrage. Il travailla un moment ; mais il n'y voyait déjà plus assez pour passer son fil ; et il aperçut l'allumeur qui s'en allait allumer les réverbères.
- Il faut que j'éclaire ma lampe, se dit-il.
Il apprêta sa petite lampe, la suspendit et reprit sa besogne. Il termina une botte et l'examina : c'était bien. Il ramassa ses outils, balaya les rognures, décrocha la lampe, qu'il posa sur la table, et prit l'Evangile sur le rayon.
Il voulut ouvrir le volume à la page où il en était resté la veille, mais il tomba sur une autre page.
Comme il ouvrait l'Evangile, il se rappela le songe de la veille ; et aussitôt il crut entendre remuer derrière lui.

Adviéitch se retourna et vit, lui semblait-il, des gens dans le coin... C'étaient des gens en effet, mais il ne pouvait les distinguer. Et une voix lui murmura à l'oreille :
- Martin ! Eh ! Martin ! Est-ce que tu ne me reconnais pas ?
- Qui es-tu ? fit Avdiéitch.
- Mais c'est Moi ! fit la voix ; c'est Moi !
Et c'était Stépanitch, qui, surgissant du coin obscur, lui sourit, se dissipa comme un nuage et s'évanouit.
- Et c'est aussi Moi ! fit une autre voix.

Et du coin obscur surgit la femme avec l'enfant ; la femme sourit, l'enfant sourit, et tous deux s'évanouissent.
Et Avdiéitch se sentit la joie au coeur. Il fit le signe de la croix, mit ses lunettes et lut l'Evangile à la page où il s'était ouvert.
Et dans le haut de la page, il lut :
" J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger ; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étais étranger, et vous m'avez accueilli."
Et au bas de la page :
" Ce que vous avez fait au plus petit de mes frères, c'est à moi que vous l'avez fait. " (S. Matthieu, XXV).
Et Avdiéitch comprit que le songe ne l'avait pas trompé, qu'en effet, le Sauveur était venu chez lui ce jour-là, et que c'était Lui qu'il avait accueilli.


(Traduit du russe par E. Halpérine-Kaminsky)
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# Posté le mardi 02 décembre 2008 03:53